Inicio/Haití
Actualizado hace 0 min
← Tous les pays

Haití

Comme le monde le voit — uniquement la presse internationale

1
titres
1
sources étrangères
Caribe
sous-région
Éditorial du jour — Haitíviernes, 14 de agosto de 2026

Le regard que la presse étrangère porte aujourd’hui sur Haïti semble avoir trouvé un nouveau prisme à travers lequel filtrer l’actualité haïtienne : celui des corps haïtiens expulsés, surveillés, humiliés, non plus seulement comme des victimes lointaines d’une crise politique ou humanitaire, mais comme des figures tangibles, presque familières, d’une Amérique qui se retourne contre ceux qu’elle avait autrefois accueillis à bras ouverts. L’article du *Guardian* ne décrit pas Haïti comme un pays en proie à des gangs ou à une gouvernance fantôme, comme le font tant d’autres reportages. Il ne s’attarde pas non plus sur les chiffres vertigineux de l’exode ou les statistiques de la pauvreté. Il montre, à travers le récit de Monsanto Maler, un homme qui s’effondre littéralement sur le béton d’un parking de l’Ohio, son rêve américain réduit en poussière sous ses yeux, le poids d’un bracelet électronique à la cheville. Ce choix narratif n’est pas anodin. Il transforme l’Haïtien en miroir brisé de l’Amérique elle-même, une Amérique qui, après avoir promis l’espoir, retire brutalement le tapis sous les pieds de ceux qui croyaient encore en elle.

Ce qui frappe, dans ce cadrage, c’est la façon dont il humanise une crise autrement abstraite. Les médias internationaux, lorsqu’ils évoquent Haïti, ont souvent recours à des images de violence, de chaos, de désolation, comme si le pays n’existait que par ses blessures. Ici, en revanche, l’Haïtien n’est plus seulement un numéro parmi des milliers d’expulsés. Il devient une personne identifiable, un visage qui pleure, un corps qui tremble. Le *Guardian* ne parle pas de "350 000 Haïtiens" en danger d’expulsion ; il parle de Viles Dorsainvil, pasteur à Springfield, qui aide des familles à faire leurs valises pour le Canada, ou de ce père de famille dont le seul souvenir de l’Amérique sera celui d’un départ forcé. Cette focalisation sur l’individu, loin d’être une simple anecdote, révèle une vérité plus profonde : la politique migratoire américaine, sous couvert de légalité, agit comme une machine à broyer des destins. Et c’est cette dimension humaine, presque intime, qui donne à l’article sa puissance.

Pourtant, ce cadrage, aussi percutant soit-il, n’est pas sans écueils. En centrant l’histoire sur l’Ohio, sur ces Haïtiens qui travaillaient dans des entrepôts Amazon ou des usines du Rust Belt, la presse étrangère risque de donner l’impression que la crise haïtienne n’est qu’un sous-produit des dysfonctionnements américains. Les gangs de Port-au-Prince, l’absence d’État, l’effondrement économique ne sont plus que des éléments de décor, des causes lointaines qui justifient une expulsion, mais ne méritent pas une analyse en soi. On pourrait presque croire, à lire certains passages, que ces Haïtiens n’auraient jamais dû quitter leur pays, comme si leur présence aux États-Unis était une erreur historique plutôt qu’une conséquence logique des crises successives qui ont frappé Haïti. Le *Guardian* évoque bien la peur des gangs et l’absence d’opportunités, mais ces éléments restent en arrière-plan, comme une justification nécessaire plutôt qu’une réalité à part entière.

De plus, en mettant l’accent sur les scènes de protestation et les gestes de solidarité – ces prêtres distribuant du pain et du vin aux expulsés, ces manifestants portant des maillots de hockey américains –, le récit risque de donner une image trop lisse de l’Amérique. Les États-Unis ne sont pas seulement le pays qui expulse ; ils sont aussi celui qui proteste, qui s’indigne, qui tente de résister. Ce contraste, bien que réel, peut occulter une vérité plus gênante : la politique migratoire actuelle n’est pas une aberration isolée, mais le prolongement logique d’une tendance plus large, où l’accueil des migrants est de plus en plus conditionné par des critères politiques et économiques. Les Haïtiens de l’Ohio ne sont pas les seules victimes de cette logique. Ils en sont simplement les visages les plus visibles aujourd’hui.

Enfin, il est frappant de constater que, malgré toute la compassion affichée pour Monsanto Maler et ses compagnons d’infortune, la presse étrangère continue de présenter Haïti comme un pays dont la crise est avant tout une conséquence de facteurs externes – les gangs, l’exploitation, l’ingérence – plutôt que comme un acteur de son propre destin. Même dans les récits les plus humains, les Haïtiens restent des victimes passives, des corps à secourir ou à expulser, rarement des sujets capables de définir eux-mêmes leur avenir. Ce cadrage, bien que compréhensible dans un contexte de crise humanitaire, a quelque chose de paternaliste. Il sous-entend que Haïti n’a pas les moyens de se sauver par lui-même, et que son salut ne peut venir que de l’extérieur, que ce soit sous la forme de l’asile politique ou de l’indignation internationale.

En définitive, ce que la presse étrangère montre aujourd’hui d’Haïti n’est pas faux. C’est simplement incomplet. Elle capture une scène poignante, celle d’un homme brisé par une décision politique, mais elle oublie de demander pourquoi cette décision a été prise, et pourquoi elle est si facilement acceptée. Elle décrit l’Amérique comme un pays qui expulse, mais elle minimise le fait que cette expulsion est aussi un aveu d’échec : celui d’un système qui, après avoir encouragé l’immigration haïtienne pour combler des besoins économiques, préfère aujourd’hui se débarrasser de ses responsabilités plutôt que de reconnaître que ces vies valaient plus que quelques dollars de main-d’œuvre bon marché. Haïti, dans ce récit, n’est pas un pays en crise. C’est un pays dont la crise sert de prétexte à une autre crise, bien américaine celle-là : celle d’une nation qui perd peu à peu le sens de ce que signifie vraiment l’accueil.

La couverture